POURQUOI LA QUĂTE DE SENS EST CRUCIALE POUR LE FUTUR DE LâHUMANITĂ
- 6 mai 2024
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[Ce texte reprend des extraits du livre Agir pour un Monde Durable, paru en juin 2022 aux éditions Jouvence. Il a été rédigé par Pascale Fressoz, présidente de AIODD, et Corentin Biteau, vice-président France]
De lâimportance du sens pour soi et pour les autres
Dans notre systĂšme actuel, nous sommes poussĂ©s Ă un individualisme qui dĂ©lite les valeurs communes et Ă une quĂȘte sans fin des plaisirs matĂ©riels.
Or, dâaprĂšs le neurologue SĂ©bastien Bohler dans son second essai, OĂč est le sens ?, cela perturbe un autre aspect de notre esprit: la recherche de sens. Notre cerveau a besoin de comprendre les rĂšgles implicites qui rĂ©gissent le monde, de comprendre comment les choses interagissent, et quelle action amĂšne Ă quelle consĂ©quence. La recherche de sens est donc menĂ©e dans le but de pouvoir faire des prĂ©dictions sur son environnement, pour savoir quoi faire dans ce monde complexe. Mais surtout, elle a menĂ© Ă la mise en place dans les sociĂ©tĂ©s dâun socle commun qui permet de dĂ©terminer comment des personnes totalement inconnues vont agir : il sâagit des valeurs morales.
Ce besoin de sens est Ă lâorigine des religions, des mythes de crĂ©ation du monde, des rituels ou de lâidentitĂ©. Il y a quelques siĂšcles, nos ancĂȘtres avaient lâimpression de participer Ă un projet commun qui dĂ©passait le cadre de leur existence. Il est profondĂ©ment rassurant de penser quâune entitĂ© surnaturelle juste et bienveillante a créé un ordre cosmique dans lâunivers, et nous propose une vie aprĂšs la mort si nous respectons des valeurs morales universelles (que cette entitĂ© existe ou non).
Le problĂšme aujourdâhui, câest que notre besoin de sens nâest plus assouvi. La vision du monde sous un angle matĂ©rialiste nous dit que nous ne sommes quâun tas de protĂ©ines, cousin du singe, sur un rocher flottant dans un univers gigantesque et chaotique. Et il est devenu trĂšs difficile de comprendre le monde: tout est trop complexe, les gens trop nombreux, les changements trop rapides. Câest le rĂšgne de lâincertitude. Dans un monde qui va de plus en plus vite, oĂč la stabilitĂ© familiale diminue avec les divorces, oĂč lâemploi Ă vie se fait rare, oĂč la mĂ©fiance envers les politiques et les institutions est gĂ©nĂ©ralisĂ©e, et oĂč mĂȘme notre avenir sur terre nâest plus assurĂ©, lâincertitude ne fait quâaugmenter, ainsi que lâangoisse qui va avec. La perspective de ne pas avoir assez dâargent pour terminer les fins de mois, ou de perdre son emploi Ă tout moment nâaident pas.
Les vecteurs de sens menacés
Les piliers du sens, tels les diffĂ©rentes spiritualitĂ©s et religions, permettent dâapaiser ce sentiment dâincertitude, en donnant un sentiment dâordre dans lâunivers. Mais ces piliers se sont largement effritĂ©s. De nombreux signaux sont au vert pourtant : la technologie nous fournit de quoi satisfaire nos besoins physiques, dans les pays riches en tout cas : nous vivons plus longtemps, avec moins de maladies, connaissons peu la faim, et sommes protĂ©gĂ©s des intempĂ©ries.
Mais le besoin de sens tapi dans notre cerveau est toujours lĂ , et il faudra autre chose que la recherche dâargent ou de possessions matĂ©rielles pour remplir ce vide. Lâeffondrement des valeurs morales communes associĂ©es Ă ces piliers du sens nous empĂȘche de prĂ©dire quel comportement lâautre peut adopter, et fait grandir la mĂ©fiance. Autrefois, les gens Ă©taient en contact avec quelques centaines de personnes au sein de leurs communautĂ©s, en qui ils pouvaient avoir confiance. Aujourdâhui, peu dâentre nous connaissent leurs voisins, ce qui permettrait de renforcer lâancrage local, source de stabilitĂ©.
Un exemple fort est que nous avons tendance Ă nous comporter diffĂ©remment si nous sommes conscients des gĂ©nĂ©rations qui vivaient avant nous, et qui vivront aprĂšs nous. Les enfants qui sont conscients des 3 gĂ©nĂ©rations qui les ont prĂ©cĂ©dĂ©s sont moins vulnĂ©rables Ă lâanxiĂ©tĂ© et Ă la dĂ©pression, ils ont moins dâabsentĂ©isme Ă lâĂ©cole et de meilleurs notes, et rebondissent mieux aprĂšs des Ă©vĂšnements difficiles. Savoir que de nombreuses gĂ©nĂ©rations avant moi ont agi pour que je sois lĂ , et que mes actions vont contribuer au bien-ĂȘtre des gĂ©nĂ©rations qui vont me suivre, voilĂ qui fournit une motivation irremplaçable.
A lâinverse, se sentir seul dans lâunivers retire cette protection psychologique. De plus, face au stress, nous avons bien plus tendance Ă nous replier sur les rĂ©compenses de court terme. Lâincertitude conduit ainsi Ă se replier sur la quĂȘte dâargent et de statut social, qui permettent de se grandir. Mais on peut Ă©galement se tourner vers lâappartenance Ă une identitĂ© commune, ce qui explique la montĂ©e des nationalismes, qui donnent une vision du monde oĂč tout semble simple (et rassurant). Bien sĂ»r, câest souvent aux dĂ©pens dâun bouc Ă©missaire. La peur de lâincertitude nous pousse aussi Ă chercher des explications Ă tout. Dâailleurs, quoi de mieux que le complotisme pour insĂ©rer un sens dans un monde chaotique ? Ainsi, 10% des Français pensent que, contrairement Ă ce quâon nous dit, la Terre est plate[1] !
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Quelles solutions ?
« Lâorigine de toute joie en ce monde est la quĂȘte du bonheur dâautrui. Lâorigine de toute souffrance en ce monde est la quĂȘte de mon propre bonheur » â Shantideva
Le sens sera la clĂ© indispensable du projet futur, il permet dâavoir un but supĂ©rieur dans lequel nos actions vont sâinscrire et contribuer Ă un projet plus grand que nous, Ă nous impliquer dans la construction du monde, en reconstruisant notre relation au monde. Câest Ă©galement crucial pour lâODD 16 : avoir la paix intĂ©rieure pour faire la paix avec soi et autour de soi.
Ce sens doit nĂ©cessairement donner une valeur Ă la nature. Nous avons cherchĂ© Ă dĂ©passer notre vulnĂ©rabilitĂ© face Ă elle. Mais notre attitude actuelle va bien plus loin et conduit Ă sa destruction. DĂ©tachĂ©s dâelle, nous la voyons comme un stock de ressources oĂč nous rejetons nos dĂ©chets (pollution, CO2, plastiques). Ce nâest que si nous reformulons un juste Ă©quilibre entre la nature et nous-mĂȘmes que nous allons avoir le dĂ©sir, le besoin de la protĂ©ger. Il qui est bien plus motivant de la protĂ©ger parce quâon estime que la vie vaut quelque chose. Et pour ça, il faut nous reconnecter Ă elle. Organiser des activitĂ©s, balades, randonnĂ©es, qui nous en rapprochent. ApprĂ©cier son calme. Faire un potager. Observer de maniĂšre prolongĂ©e les plantes, les animaux, les paysages. Et inclure tout cela dans lâĂ©ducation de nos enfants.
La spiritualitĂ© a un rĂŽle fort Ă jouer, car fournir du sens est prĂ©cisĂ©ment sa raison dâĂȘtre. On peut prendre lâexemple du pape François avec son encyclique Laudato Si qui a donnĂ© une importance morale au fait de prĂ©server la planĂšte. NĂ©anmoins, cette approche ne sĂ©duira que si elle transcende lâactuelle pratique religieuse⊠et lui redonne, lĂ aussi, du sens.
Ce sens se retrouve chez de nombreux philosophes, notamment les Grecs, qui ont beaucoup rĂ©flĂ©chi Ă la question. Le bouddhisme, porteur dâune philosophie de vie, peut Ă©galement apporter certains enseignements. En effet, le Bouddha nâĂ©tait pas une crĂ©ature surnaturelle, mais un homme qui cherchait Ă se libĂ©rer de ses attachements, et qui a observĂ© le fonctionnement de son esprit de maniĂšre rationnelle, pour en trouver les racines du mal. Mais une de ses dĂ©couvertes fondamentales est quâil a observĂ© quâil ne suffit pas de savoir quelque chose pour que cela dĂ©clenche un passage Ă lâaction (ce qui rejoint les dĂ©couvertes des neurosciences). Tout le monde est dâaccord avec des perles de sagesse comme « Aime ton prochain comme toi-mĂȘme », mais qui arrive Ă appliquer ça ? Souvent, cela ne reste quâune idĂ©e abstraite dans notre tĂȘte. Seule lâexpĂ©rimentation concrĂšte donne de rĂ©els rĂ©sultats, ce pourquoi il donne des mĂ©thodes pratiques pour y arriver (et il nous encourage Ă vĂ©rifier ses propos par nous-mĂȘmes, sans croyance aveugle).
Il nous enseigne que faire du bien aux autres est dans notre intĂ©rĂȘt direct, car cela aboutit Ă un environnement plus apaisĂ©. En plus de la mĂ©ditation, avoir une vie Ă©thique est fondamental pour ressentir moins de nĂ©gativitĂ©. Et quand on arrive Ă avoir un esprit en paix, mĂȘme un peu, on a envie de transmettre cet Ă©tat aux autres. De lĂ en dĂ©coule le but de faire en sorte que le plus grand nombre dâĂȘtres puissent ĂȘtre heureux. Cette question semble faire sens. Cette empathie, bien sĂ»r, inclut le monde naturel. Le livre LâArt de Vivre de William Hart dĂ©crit plus prĂ©cisĂ©ment comment y arriver.
Il est important dâagir sur nos propres dĂ©sĂ©quilibres, car ce sont eux qui nous conduisent Ă dĂ©sĂ©quilibrer le monde.
Pour aller plus loin, ces articles sur le cerveau et la méditation sont complémentaires à celui-ci.
Vous pouvez également en savoir plus dans le livre complet, Agir pour un Monde Durable.